Lettre ouverte à Bruno Retailleau, publiée dans Le Monde
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30 octobre 2024, Sarcelles

Monsieur le ministre,
L’immigration est un sujet éminemment sérieux. Qu’on la considère ou non comme une chance, elle est avant tout un fait historique majeur, une succession de mouvements de population entamée il y a plusieurs siècles et qui ne s’arrêtera pas du jour au lendemain. Si ses causes sont multiples, la principale reste économique : notre pays n’est pas autosuffisant en main d’œuvre depuis plus de cent ans. Il a vu des travailleurs italiens, polonais, portugais, espagnols, d’Afrique ou d’Asie venir contribuer à son développement. Ces hommes et ces femmes sont arrivés pour travailler sur les chantiers, dans les mines, dans les usines, dans ce que l’on appelle désormais par euphémisme les métiers en tension, souvent les plus pénibles et les moins valorisés, qu’il s’agisse du ceux du BTP, de la restauration, des récoltes agricoles ou de l’aide à domicile. Une nécessité pour nos PME et notre industrie – tous les experts et organisations patronales l’affirment. Une nécessité qui, à l’évidence, a besoin d’être régulée.
Mais ni l’inflation législative – une nouvelle loi ne serait rien de moins que la trentième depuis 1980-, ni l’hystérisation du débat n’apporteront de réponse satisfaisante, républicaine dans ses principes, opérationnelle dans son application, aux questions posées par l’immigration en France. Nos concitoyens ne sont pas dupes. Ils sont moins préoccupés par un prétendu chaos migratoire que par la non-organisation des flux, le non-respect des règles et l’absence d’une politique d’intégration digne de ce nom.
Vous l’aurez compris, je ne fais pas partie à gauche de ceux qui se complaisent dans le déni, considérant que le sujet n’existe pas. J’affirme au contraire qu’il est double. Il nous faut traiter à la fois la régulation de l’immigration et l’intégration des étrangers. Or, sur ces deux aspects, vos positions ne sont pas à la hauteur du défi auquel nous devons faire face. Le durcissement des lois migratoires, antienne de la droite extrême depuis Charles Pasqua il y a plus de trente ans, n’a eu qu’un seul effet : substituer une immigration illégale à une immigration légale.
Qu’a-t-on gagné à cela ? Qui peut se satisfaire du nombre d’étrangers évoluant en situation irrégulière sur notre sol, relégués à la marge de notre société, souvent logés chez des marchands de sommeil et privés d’accès aux soins élémentaires ? Personne, ou presque, car en réalité, oui, nous tirons un gain collectif mais non assumé de cette situation. Une partie significative de nos modes de vie repose sur cette main d’œuvre bon marché : toute une série de services de la vie quotidienne n’existerait pas, ou pas à ce prix, sans elle ; les chantiers du bâtiment, notamment ceux des JO qui ont fait la fierté de la France cet été, ne tourneraient pas sans elle non plus.
Sortons donc de l’hypocrisie et reconnaissons-le : nous exploitons économiquement ces gens. Et cessons. Il nous faut déprécariser ces emplois et avoir le courage de prendre à bras-le-corps les problèmes posés par une immigration non maitrisée. Non par des postures aussi martiales que stériles, fracturant un peu plus une société qui a besoin de clarté et de concorde, mais par la capacité à poser le bon diagnostic pour mettre en place une véritable politique publique. Et quoi de mieux que l’expertise du terrain pour cela ?
Monsieur le ministre, au-delà de nos désaccords, en tant que représentants du peuple, vous et moi avons le même devoir : servir la France et répondre aux attentes de nos concitoyens. Les élus locaux désespèrent que l’Etat se remobilise en la matière. Et il y a urgence, tant pour accueillir les étrangers dans des conditions décentes de statut, de travail et de logement, que pour éconduire ceux qui ne respectent pas les règles élémentaires de notre pays et n’ont pas vocation à y rester.
C’est pourquoi je vous adresse une invitation républicaine à venir constater dans une ville aussi symbolique que Sarcelles, toutes les facettes de la réalité du défi migratoire. Vous y découvrirez que l’immigration n’est pas d’abord un problème mais un vecteur de richesse économique et culturelle, et qu’il est possible de faire vivre activement les valeurs de la République. Mais vous y constaterez aussi la défaillance de l’Etat qui ne régularise, ni n’expulse, ni n’intègre, laisse se concentrer les immigrés et les plus pauvres dans les mêmes quartiers et les élus locaux composer avec des situations de plus en plus préoccupantes.
J’espère, après cette immersion instructive, non pas vous faire changer radicalement de convictions, mais peut-être vous amener à infléchir votre schéma de pensée et vos modalités d’action pour gagner en pragmatisme, en efficacité et en humanité, en responsabilité en somme. Vous serez comptable de votre bilan. J’en serai le témoin.
Je vous prie d’agréer, monsieur le ministre, l’expression de haute considération.
Patrick Haddad